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samedi, 14 août 2010

La Chronique judiciaire: "Brèves de pot de chambre". Episode n°5

949143266.jpgLe requin vicieux passe à travers les mailles du filet. Toujours plus loin dans la compréhension de l'ordre judiciaire, nos chroniqueurs s'aventurent maintenant de l'autre côté de la barre. C'est le cas cette semaine de notre spécialiste du droit américain, Powde Chapman, qui a suivit un avocat de la défense au cours de sa plaidoirie. L'affaire du jour: des vols perpétrés par un ancien membre des Requins Vicieux, le gang nord parisien des années 1980. Compte rendu d'audience.


70744252.jpg28e chambre correctionnelle, palais de justice de Paris, lundi 21 juin 2010.

9h, début de séance. « Une bonne plaidoirie n’est pas une plaidoirie longue, maîtres ! » prévient la Présidente, accompagnant son adresse d’un clin d’œil complice. À bon entendeur…

« Viens lundi matin, je plaide à la 28e, à 9h ; une affaire perdue d’avance » m’avertit le jeune avocat rencontré quelques minutes plus tôt dans un café du 18e. Cochon qui s’en dédit. Le dimanche passe et je retrouve mon avocat, cheveux gominés, assis derrière son client, sur le banc des accusés.

L’homme en question, Jason, ressemble à Mike Tyson, en plus féroce. « C’est un ancien Requin Vicieux, le gang des années 1980 » m’explique son avocat, « aujourd’hui, il a 43 ans, il est héroïnomane, séropositif, etc. ». Pourtant, il est employé à la mairie du 20e, avec un salaire de 1350 €. Il se soigne mais son traitement à la méthadone est insuffisant. Donc il vole pour se payer ses doses et ne sort pas de la spirale, c’est automatique comme un fusil. Et puis, pour qui s’est déjà condamné, autant revivre son crime. Depuis qu’il a 14 ans, l’accusé multiplie les séjours en cabane, autour du triptyque vol-recel-stupéfiant.

mike-tyson.jpg

« Je ne suis que très partiellement mécontent des réquisitions de madame la Procureure »

L’affaire du jour est une banale histoire de vol de montre de luxe, dans une boutique. Après avoir d’abord nié les faits lors de son procès verbal, l’accusé reconnaît sa culpabilité. C’est d’ailleurs la ligne de défense de son avocat qui entend éviter à son client un énième passage en prison. Au moment des faits, l’homme est sous l’emprise de stupéfiants lourds, presque en manque. D’une voix douce, l’homme se raconte enfin : « j’ai longtemps vécu dans la rue. Ma mère est morte et je viens de reprendre contact avec mon père que je n’avais pas vu depuis 30 ans. Je travaille, j’essaye de m’en sortir ».

À la surprise du principal concerné et de son avocat, le Procureur se lance : « Tout ce que dit le monsieur est sincère et authentique. Il a raison d’essayer de s’en sortir ». Finalement, le parquet requiert « 6 mois d’emprisonnement aménagés1 compte tenu du dossier ». L’avocat se lève alors et commence sa courte plaidoirie : « Écoutez, je ne suis que très partiellement mécontent des réquisitions de madame la Procureure » et il poursuit par un puissant tire-larme, savamment déclamé : « le vrai problème de Jason, c’est la drogue. Sa mère est morte dans ses bras quand il avait 10 ans. Il vient de retrouver son père. Cet homme sait qu’une partie de sa vie est gâchée ».

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« Elles n’ont pas vraiment étudié son dossier »

En répression, la Présidente condamne Jason à une peine d’emprisonnement avec sursis de 8 mois et une mise à l’épreuve de 2 ans. Elle conclut, maternelle : « vous avez compris monsieur ? c’est comme au Monopoly sauf que c’est pas un jeu et la prochaine fois c’est directement la case prison ! Si vous continuez à délinquer, nous vous condamnerons, nous sommes payés pour ça ».

À la cafeteria du Palais de Justice, je retrouve l’avocat et lui ressers ses paroles : « perdu d’avance ? » – Tant mieux pour Jason, me répond-il, elles n’ont pas vraiment étudié son dossier. Elles n’ont pas vu qu’il avait nié les faits, elles n’ont pas vu qu’il avait tenté de se suicider en garde à vue, je n’aurais pas pu justifier qu’il avait renoué des liens avec son père, je n’avais pas non plus ses dernières fiches de paie […] ». Cette fois-ci, le requin est passé à travers les mailles du filet.

Powde Chapman

1 Pour les peines inférieures à 18 mois d’emprisonnement, il est possible d’aménager la peine. Deux solutions : le bracelet électronique – solution encore très rare –, et le régime de semi liberté.

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