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dimanche, 13 juin 2010

La Chronique judiciaire: "Brèves de pot de chambre". Episode n°1

3716363.jpgUne nouvelle branche s'ajoute à L'Arbre. Chaque semaine, les chroniqueurs judiciaires experts en pots de chambres viendront alimenter de leur plume experte la branche des "brèves judiciaire". L'Arbre est heureux de proposer une nouvelle branche, pour la première fois collaboratrice. Des chroniques sur la grande balance, qui tous les jours, tranche pour "nous" contentieux, crimes, litiges et différents... et décide de la vie des citoyens.
Aujourd'hui, premier épisode à la 28e chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris par l'expert gonzo, Bank Imoun.


Palais de Justice de Paris, 28e chambre correctionnelle, mercredi 2 juin 2010 – 10h-11h45.

À la pile de dossier rouge située à la gauche du président de la chambre, je me rends compte que les débats ne traineront pas puisqu’après consultation du planning, je sais que la 28e chambre est réservée pour l’après-midi. Pleine comme un œuf, la salle fait silence. Une classe entière d’ados est assise devant moi. Tout le monde a sorti une feuille blanche sur ordre du professeur d’éducation civique. Alors que deux jeunes acnéiques à lunettes gribouillent déjà au premier rang – certainement une partie de morpion –, deux filles en jogging commentent le premier rendu de justice : « ah ! c’est vite fait en vrai ». Oui, en vrai, c’est vite fait. 150 euros d’amende pour un outrage à agent. Le président, paternaliste : « Je sais que ce n’est jamais agréable de se faire contrôler mais ça peut arriver à tout le monde » avant d’ajouter, fair play, « et si vous payez dans un délai d’un mois, vous avez une réduction de 20 % ».

Les collégiens n’écoutent déjà plus. Tous ruminent leur chewing gum, l’œil torve sauf mes deux bigleux, qui d’ailleurs réfléchissent beaucoup trop pour qu’il ne s’agisse que d’un vulgaire morbac. Personne ne fait plus attention à eux et je dois être, avec le professeur, la seule personne à avoir choisi d’être là.

"Mme Ibrahima... C'est Monsieur!"

« Affaire numéro 4, Mme Ibrahima X ». La silhouette qui s’achemine à la barre est immense. Son pas est lent et pourtant très assuré. Une fois arrivée devant la cour, l’audience écarquille les yeux quand ses premiers mots sortent, d’une voix grave : « C’est Monsieur ! » Les filles pouffent et le prof fait les gros yeux.

1362009551.gifLe 11 avril au soir, « le jour du Marathon de Paris » se rappelle l’accusé, M. X, la trentaine revient d’une soirée, alcoolisé (0, 56 mg/l de sang). Il est appréhendé, le portable à l’oreille, au volant d’une Twingo, sur les Champs Élysées. Il donne la carte d’identité sénégalaise de son cousin car il n’a pas de permis de conduire [1], puis, finit par avouer l’usurpation d’identité. Par dessus le marché, le président s’interroge sur la situation civique de l’accusé : « Si vous vous faîtes contrôler en sortant du tribunal, qu’est-ce que vous allez présenter comme titre de séjour ? – Mon passeport ! – Ce n’est pas un titre de séjour M. X… » – « Mais je suis marié à une Française ! » – « Pourquoi vous ne le dîtes pas dans la procédure ? » – « Si ! » – « Ben non ! Ah si, pardon, vous vous êtes marié à Dakar à Véronique Y […]. Elle vit aujourd’hui en Allemagne. Bon. Il y a quand même quelque chose de louche. » Il parcourt le dossier avant de demander : « vous êtes né à Dakar. Depuis quand êtes-vous en France ? » – « Je suis arrivé en 1982 ». L’homme de loi se pince le menton et en guise d’excuses, il bredouille enfin : « j’en avais conclu bêtement que vous étiez en situation irrégulière. » Ayant choisit d’assurer lui-même sa défense, l’accusé se lance dans une complainte un poil maladroite : « Vous savez, ce qui est fait est fait. On ne peut pas revenir en arrière. Je suis bloqué, j’habite chez ma tante. J’ai perdu mon boulot. » Alors qu’il connaît déjà la réponse, le président questionne : « vous faisiez quoi ? » – « j’étais chauffeur livreur à Roissy en France… » Finalement, M. X repart avec une amende de 150 euros et un mois d’emprisonnement avec sursis.

En regagnant sa place, M. X balaye la salle du regard en fronçant les sourcils. Les ados baissent les yeux. J’épie à gauche. Je pense enfin avoir identifié le jeu qui occupe mes deux têtes de choux : une bonne vieille bataille navale ! Chacun a disposé une grille à côté de lui et la feuille commune sert à transmettre les coordonnées des frappes et à inscrire « manqué », « touché » et le cas échéant, « coulé ». Rien ne filtre, j’ai affaire à des pros.

« T’es mort mec, je vais te saigner et te couper les oreilles. »

Pour un collégien, l’affaire n° 5 est certainement le moment de la matinée. Deux hommes – l’accusé et la partie civile –, une femme – absente –, résultat : la jalousie. L’équation est simple. Céline ne s’entend plus avec Amar, père de ses trois enfants. Elle tchate avec un téléphone portable, prêté par ce dernier. Elle dialogue de longs moments avec Cédric sur des forums de discussions mais leur amitié virtuelle ne se matérialise pas. Apprenant par ses enfants qu’un certain « Frédéric vient souvent voir maman », Amar récupère l’appareil téléphonique pour enrayer la machine. Il fouille dans les messages de sa femme et se décide à contacter l’amant supposé. Pas de pot, Amar se goure. Ce n’est pas Frédéric qu’il appelle, mais Cédric. Sur la messagerie de ce dernier, il tint à peu près ce langage : « T’es mort mec, je vais te saigner et te couper les oreilles. » Pas de bol non plus pour Amar, Cédric est gardien de la paix. Deux autres appels suivront, dont un au domicile du frère de Cédric. « Je ne savais pas quoi faire M’sieur l’juge, c’est quoi ces bêtises. Aujourd’hui, je suis éloigné de mes enfants » pleurniche Amar. Le juge de répondre sèchement : « Pas la peine d’en faire des tonnes sur ce sujet-là ». Après avoir demandé pardon à Cédric, qui ne réclame aucun dommage et intérêt, Amar devra s’acquitter d’une amende de 400 euros et obtiendra une dispense d’inscription dans son casier judiciaire.

J’ai noté que quelques-uns des collégiens se sont retournés vers leur professeur comme pour demander la permission de rire aux détails amusants de cette histoire. Ce droit, ils se l’octroiront bientôt. Je repère enfin le gros de la classe, qui baille à intervalles réguliers au visage du gendarme de service. Les deux hommes s’en vont et Amar semble irrité par le public. Je le comprends et suis gêné de cette intrusion par effraction dans son malheur. J’ai honte avec lui.

L'haltérophile turc

lady-justice.gifBrisant le silence, le téléphone portable de mon voisin de gauche – du genre haltérophile turc –, entonne le chant du coq. L’homme décroche, énervé : « Qu’est-ce que tu veux ? » Le gendarme encore endormi et bien heureux de s’extraire un instant de l’haleine du gros, accourt vers l’haltérophile pour lui taper sur l’épaule. L’homme raccroche, pose son téléphone sur le banc et se lève dans la foulée, à l’appel de son nom.

Arrivé à la barre, sa carrure paraît encore plus impressionnante malgré son mètre soixante, bras levés. « Alors Monsieur, vous, vous avez un problème avec les voitures hein c’est ça ? » lance à la blague le président. « J’ai fait une erreur, voilà » répond l’accusé, sans avocat. L’homme a grillé un feu rouge, Porte d’Auteuil, puis pris la fuite sur le périphérique. Après une petite course-poursuite, avec une pointe à 150 km/h, la voiture de police stoppe le fugitif dans sa Clio. Il n’a plus de permis depuis 4 mois et donne l’identité de son frère, chez qui il réside. Le juge se permet ce petit commentaire : «  z’êtes pas très sympa si on peut dire parce qu’il peut être condamné pour cette histoire d’usurpation d’identité, votre frère ; et en plus, il vous héberge… » Il ajoute ensuite : « votre permis là, pourquoi vous l’a-t-on retiré ? » – « Les points, feu rouge, un peu tout quoi » – « Vous n’aimez pas respecter les limitations de vitesse ? » – « Ah si ! mais les bouchons c’est stressant alors parfois… » L’accusé n’en est pas à sa première condamnation (5 au total, pour des faits similaires) et aujourd’hui, il est condamné à verser une amende de 400 euros. Pendant le réquisitoire du procureur de la République, j’avoue avoir prié pour entendre le chant du coq à nouveau, mais en vain.

Manqué, touché, coulé.

La classe se retire bruyamment. Pour eux, la page est déjà tournée sans doute, au grand désespoir du professeur qui croyait certainement bien faire. Il reste quelques dossiers rouges mais la salle s’est vidée. Les accusés sont absents. Je reste avec le procureur, la greffière et le juge. Les deux dernières affaires sont réglées en 7 minutes maximum. Le président rappelle les faits : « l’homme est maitre d’hôtel, il gagne environ 2000 euros par mois, il loge à Paris 18e, il doit avoir des problème d’alcool […]. Il est accusé d’avoir chapardé une barre chocolatée au Drugstore des Champs-Élysées ». Dispense de peine. L’autre affaire est une banale rixe souterraine entre un touriste aviné corrigé par un « individu violent », à la station Richelieu-Drouot. Il écope d’une peine d’un mois de sursis.

La séance se suspend et ces mots, dans ma tête, s’articulent et font sens : manqué, touché, coulé.

Bank Imoun

[1]. M.X est titulaire d'un permis de conduire sénégalais. En arrivant en France, les personnes titulaires d'un permis de conduire étranger ont un an pour le faire valider à la Préfecture de leur département.

Commentaires

Bravo pour cette nouvelle rubrique. J'aime beaucoup l'idée et l'écriture. Mais j'attends la suite sans rien voir arriver... A quand le prochain épisode?

Écrit par : Lureka | mercredi, 30 juin 2010

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